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Commentaires Mars 2026

Commentaires N° 40

Francfort, le 31 mars 2026

« Aujourd’hui, je vais parler d’une rupture dans l’ordre mondial, de la fin d’une fiction réconfortante et du début d’une dure réalité dans laquelle la géopolitique – cette grande force déterminante – ne connaît ni frontières ni limites. (…) Il semble que l’on nous rappelle chaque jour que nous vivons à une époque de rivalité entre les grandes puissances, que l’ordre fondé sur des règles s’estompe, que les forts peuvent faire ce qu’ils veulent et que les faibles doivent subir ce qu’ils doivent subir », c’est ce que disait le Premier ministre canadien Mark Carney, lors de son discours remarquable à Davos, il y a quelques semaines à peine.

Cette analyse claire n’est pas encore parvenue en Europe. Alors qu’en Allemagne, la démocratie se désagrège -seulement petit à petit grâce au fédéralisme-, en France l’enjeu sera crucial dans un an.

En Allemagne, les deux «grands partis» ne totalisent plus que 40 % des intentions de vote. Selon le sondage Infratest Dimap du 5 mars 2026, l’AFD est le deuxième parti en termes d’intentions de vote avec 23 %, loin devant les sociaux-démocrates du SPD (14 %) et les Verts (13 %). Dans le Politbarometer du 27 mars, l’AFD occupe même la première place, à égalité avec la CDU à 26 % (!).  31 % seulement de la population croit que le gouvernement est capable de résoudre les problèmes de l’Allemagne.

En France, c’est encore moins : 22 % seulement des Français font confiance à la politique, un niveau historiquement bas. Après les élections municipales, tous les partis se sont déclarés vainqueurs. Au premier tour de la prochaine élection présidentielle 35 % des Français voteraient pour Jordan Bardella (RN), âgé de 30 ans, 18 % pour Édouard Philippe (Horizons) le premier Premier ministre nommé par Emmanuel Macron, qui devance Raphaël Glucksmann de Place Publique (14 %) et Jean-Luc Mélenchon (LFI) (seulement 11 %). Mais cela ne serait le cas que si des primaires étaient organisées dans les camps de gauche et de droite pour désigner leurs candidats. Or, cela est loin d’être certain, raison pour laquelle JL. Mélenchon estime avoir de bonnes chances d’accéder au second tour : le choix se ferait alors entre la peste et le choléra, que Bardella emporterait avec plus de 70 % (sondage Odoxa pour Public Sénat du 25 novembre 2025).

Dans le camp du centre et de la droite traditionnelle, au moins quatre candidats croient en leur chance : Édouard Philippe, président du parti « Horizons », qu’il a fondé en 2018 et qui vient de remporter son élection en tant que maire au Havre avec un score meilleur que prévu. GabrielAttal, président du parti « Renaissance » (successeur d’« En Marche »), qui, alors que Premier ministre en exercice, a été surpris par les élections législatives anticipées. Bruno Retailleau, président du parti « Les Républicains », qui a déjà annoncé qu’il se présenterait « quoi qu’il arrive », et Gérald Darmanin, le ministre en exercice le plus populaire, membre de tous les gouvernements depuis 2017. Pour être plus complet, il faut encore citer dans ce camp Xavier Bertrand (président de la Région Hauts de France), David Lisnard (Maire de Cannes), Laurent Wauquiez(Président de la région Rhône Alpes) et Dominique de Villepin (ancien premier ministre). Sans accord sur la tenue de primaires, le risque est grand que même le mieux placé d’entre eux obtienne moins de voix au 1er tour que Mélenchon.

Un risque similaire existe dans le camp de la gauche. François Hollande, le social-démocrate Raphaël Glucksmann (qui a fondé le parti « Place Publique » en 2018), François Ruffin, ancien compagnon de route de Mélenchon (qui a fondé le parti « Debout » en 2019) ou la Verte, l’écologiste Marine Tondelier – seule femme en lice – sont sur la ligne de départ.

Face à une telle situation, en France comme en Allemagne, on ne pense plus qu’à l’intérieur de son pays, et l’appel de Mark Carney reste lettre morte : « Je tiens également à vous dire que les autres pays, en particulier les puissances intermédiaires comme le Canada, ne sont pas impuissants. Ils ont la capacité de construire un nouvel ordre qui englobe nos valeurs, telles que le respect des droits de l’homme, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l’intégrité territoriale des différents États. Le pouvoir des moins puissants commence par l’honnêteté.»

Et pourtant, il y a au moins deux raisons d’espérer, l’une venant de Bruxelles, l’autre de Paris.

En affirmant son engagement en faveur de l’énergie nucléaire « en tant que source fiable et abordable d’électricité à faibles émissions » et en annonçant son intention de promouvoir le développement de petits réacteurs modulaires, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, donne une impulsion décisive pour permettre la mise en place d’une source d’énergie moins coûteuse et indépendante, essentielle pour l’Europe en tant que pôle industriel. On sait que la France et la Finlande vont augmenter leurs capacités et que la Pologne souhaite construire sa première centrale. On parle peu, voire pas du tout, du fait que la Belgique, l’Italie et la Suède souhaitent revenir au nucléaire, qu’elles avaient déjà abandonné.

L’annonce faite par Emmanuel Macron le 2 mars 2026 concernant une « dissuasion avancée » convenue avec le Royaume-Uni est également encourageante. Non seulement le nombre actuel d’ogives (actuellement 290) doit être augmenté, mais les intérêts de 7 États membres de l’UE doivent être pris en compte, l’Allemagne jouant un rôle clé et six autres États membres (la Belgique, le Danemark, la Grèce, les Pays-Bas, la Pologne et la Suède) étant impliqués. Sans droit de regard, mais aussi sans co-financement. Il s’agit d’une étape essentielle de la future architecture de sécurité européenne à une époque où l’avenir du Future Combat Airplane (FCA) fait débat. Il est regrettable que l’on annonce une offre conjointe d’Airbus Allemagne et de Rheinmetall-OHB pour le projet « SATCOM Bw Phase 4 » de la Bundeswehr allemande, un « mini-Starlink » de 35 milliards d’euros. La France espérait, au contraire, un développement de la solution européenne existante Eutelsat OneWeb.

Pendant ce temps, la Russie de Poutine poursuit imperturbablement la guerre. 1,25 million de victimes, dont 325.000 morts, 5,2 millions de réfugiés, dont, selon le HCR, 1,3 million en Allemagne, un million en Pologne et… 50 000 En France, pour rien : la Russie a avancé de 60 kilomètres (!) en quatre ans, ce qui a poussé le journaliste Reinhard Veser à écrire dans la FAZ le 4 février : « Ce sont des criminels qui gouvernent la Russie. Comment qualifier autrement ces hommes qui, alors que les températures restent constamment en dessous de zéro, font bombarder les infrastructures énergétiques civiles de métropoles comme Kiev et Kharkiv ? (…) Ce sont les plus vulnérables qui souffrent le plus de cette situation : les enfants, les personnes âgées, les malades.»

dons à l’Ukraine (entre parenthèses les promesses de dons)

(milliards d’euros) Aides totales  financières humanitaires militaires
ÉTATS-UNIS 115,3

(119)

47,3

(50)

3,4

(3,4)

64,6

(65,6)

GB 19,3

(27,1)

3,8

(5,6)

1,2

(1,4)

14,3

(20,1)

Japon 10,5

(21,6)

8,8

(18,9)

1,7

(2,6)

0,1

(0,1)

TOTAL UE (yc Commission) 162,7

(302,1)

86,6

(193,7) (*)

12,9

(14,6)

63,2

(93,8)

Allemagne 25,1

(49,1)

1,5

(1,5)

3,6

(3,6)

20,0

(44,0)

France 7,6

(10,0)

0,8

(0,8)

0,8

(0,9)

6,0

(8,3)

Pologne 5,6 0,9 0,5 4,2
Pays-Bas 10,4 0,7 1,1 8,6
Danemark 11,0 0,1 0,9 10,0

Source : Kieler Institut für Weltwirtschaft, Ukraine support Tracker, données au 31 décembre 2025 yc la facilitée de 90 milliards d’Euros, encore bloqué par la Hongrie

Le ministre allemand des affaires étrangères Johann Wadepfuhl a déclaré le 17 mars dernier, que les thèmes du Traité de l’Élysée étaient toujours d’actualité. « Seule une Europe unie peut empêcher les autres puissances de faire dégénérer la situation ». Ce que le ministre français Jean-Noël Barrot a immédiatement acquiescé. Il ne reste plus qu’à la mettre en œuvre.

 

Christophe Braouet