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Commentaires Décembre 2025

Commentaires N° 39

 

Francfort, le 31 décembre 2025

 

« Ne gaspillez jamais une bonne crise » (« Never let a good crisis go to waste »), disait Winston Churchill. Les raisons d’appliquer cette devise ne manquent pas. Des relations transatlantiques dégradées, la guerre en Ukraine, une récession économique sans précédent qui dure depuis six ans en Allemagne, un surendettement accompagné d’un déficit budgétaire élevé persistant en France, avec pour conséquence une dégradation des notations à « A+ » pour Fitch et S&P et une perspective désormais négative pour la note « Aa3 » chez Moody’s.

La nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis stipule : « Nous voulons que l’Europe reste européenne », et met en garde contre le « déclin économique de l’Europe » et « le risque d’extinction civilisationnelle de l’Europe ». L’administration Trump est convaincue qu’elle doit provoquer un changement de cap en Europe. La liberté d’expression serait menacée (les plateformes américaines seraient injustement censurées) et les valeurs chrétiennes à cause de l’immigration. Le soutien américain des mouvements populistes de droite tels que l’AfD d’Alice Weidel en Allemagne et de Marine Le Pen en France en est la logique conséquence.

Friedrich Merz, ancien président du think tank atlantiste « Atlantik-Brücke » avait pris très tôt conscience du changement d’attitude américain. Dans sa déclaration gouvernementale, il a annoncé : « L’Allemagne prendra l’initiative de redynamiser l’idée européenne de liberté et de paix afin que l’Europe soit à la hauteur de ses ambitions et de son importance dans le monde. » Il faut maintenant passer à l’action, notamment parce que les États-Unis ne se contentent pas de parler de changement, mais multiplient les faits accomplis.

L’Europe a toutefois du mal à agir en tant que puissance mondiale. Merz a affirmé aux États-Unis : « Vous avez aussi besoin de partenaires dans le monde. Et l’un de ces partenaires peut être l’Europe. Et si vous ne pouvez rien faire avec l’Europe, faites au moins de l’Allemagne votre partenaire ».  Ce n’est pas la bonne approche. De tels réflexes nationaux restent trop importants en Allemagne et en France. L’Allemagne a insisté pour que soit mis fin à l’interdiction de fabrication de moteurs à combustion à partir de 2035, soi-disant pour protéger l’industrie automobile. La France (tout comme l’Italie) tente de protéger ses agriculteurs en s’opposant à l’accord commercial avec le Mercosur. La protection du climat et la création de la plus grande zone de libre-échange avec 700 millions de consommateurs sont subordonnées à des objectifs tactiques à court terme.

Les réformes structurelles font défaut, que ce soit en Allemagne ou en France. Dans les deux pays, on hésite à aborder sérieusement l’inévitable question des retraites. En France, on n’ose pas tailler dans les dépenses publiques, devenues bien trop lourdes : le budget 2026 est obtenu au prix de dépenses supplémentaires exigées par les différents groupes parlementaires, aux dépens de la réduction de la dette. En Allemagne, le changement démographique reste ignoré, bien qu’il se profile depuis les années 80. Dès 1986, le ministre du travail Norbert Blüm répondait aux premières inquiétudes sur le financement des retraites par une phrase restée célèbre « Les retraites sont sûres «!

La réponse commune aux défis posés par l’IA est plus réjouissante, avec tout d’abord le sommet de Paris en février, puis celui de Berlin le 19 novembre dernier. L’Allemagne et la France ont annoncé l’introduction dans la fonction publique d’un produit commun de « langage élargi » développé par la société française Mistral et la société allemande SAP. « La souveraineté numérique a un coût. Mais la dépendance numérique a un coût encore plus élevé », a déclaré Merz dans son discours de clôture. Il est également réjouissant qu’Astérix arrive en Allemagne. Le groupe « Compagnie des Alpes » a décidé d’ouvrir un deuxième parc Astérix (après celui de Paris) dans la région de Leipzig.

La nouvelle stratégie de sécurité américaine stipule qu’il faut établir une « stabilité stratégique » avec la Russie et transférer les missions de l’OTAN aux Européens dès 2027, afin de pouvoir réduire les forces armées américaines en Europe. En fin de compte, l’avenir de l’Ukraine n’intéresse guère les États-Unis. La paix à tout prix (le prix Nobel de la paix), telle est la devise de Donald Trump, qui ne cesse de faire des propositions empruntées à la Russie au détriment de l’Ukraine et de l’Europe.

Sur le plan politique, Trump déroule le tapis rouge à Poutine à Anchorage. Sur le plan financier, les Etats-Unis ont mis fin au financement de l’effort de guerre de l’Ukraine en début d’année. Depuis lors, l’UE finance les achats d’armes provenant principalement des États-Unis

Dans la nuit du 18 au 19 décembre, l’UE a décidé d’emprunter 90 milliards d’euros de prêter cette somme à l’Ukraine sans intérêt. Ce montant correspond aux 115 milliards que les États-Unis avaient engagés jusqu’à l’élection de Donald Trump, qui n’a pas promis un centime supplémentaire depuis. L’emprunt de 90 milliards d’euros permettra donc de payer les salaires des fonctionnaires ukrainiens et de couvrir les dépenses militaires pendant encore deux bonnes années.

Dans l’ensemble, c’est une très bonne solution : elle explique la colère de Poutine. Le risque financier pour les États membres de l’UE reste modeste et le risque juridique lié à l’éventuelle confiscation des avoirs russes a été évité. La charge d’intérêts annuelle pour l’Allemagne et la France s’élèverait à 700 millions d’euros maximum par an : et dans le pire des cas (la Russie ne rembourse pas), l’Allemagne et la France devraient prendre en charge environ 23 et 15 milliards d’euros, soit moins de 0,1 % de leur dette respective. Somme toute, une faible prime d’assurance pour notre sécurité.

La priorité reste que la Russie doit payer pour ses destructions massives. « Si la Russie ne verse pas d’indemnisation, nous utiliserons les actifs russes pour le remboursement, en totale conformité avec le droit international », a déclaré M. Merz lors de sa conférence de presse à Bruxelles

dons à l’Ukraine (entre parenthèses les promesses de dons)

(milliards d’euros) Aides totales  financières humanitaires militaires
ÉTATS-UNIS 114,6

(119)

46,6

(50)

3,4

(3,4)

64,6

(65,6)

GB 18,8

(27,7)

3,9

(6,2)

1,2

(1,4)

13,8

(20,1)

Japon 13,7

(18,9)

12,0

(16,3)

1,7

(2,6)

0,1

(0,1)

TOTAL UE (yc Commission) 161,4

(216,8)

78,8

(102,9)

12,9

(14,4)

69,6

(99,5)

Allemagne 24,6

(45,9)

1,5

(1,5)

3,4

(3,4)

19,7

(41,0)

France 7,6

(9,9)

0,8

(0,8)

0,8

(0,8)

6,0

(8,3)

Pologne 5,5 0,9 0,5 4,1
Pays-Bas 10,1 0,7 1,1 8,3
Danemark 10,6 0,1 0,9 9,6

Source : Kieler Institut für Weltwirtschaft, Ukraine support Tracker, données au 31 octobre 2025

Nous devons nous rappeler la citation de Konrad Adenauer, reprise par Christine Lagarde dans son discours de remerciement après avoir reçu le Prix transatlantique : « L’unité de l’Europe était le rêve de quelques-uns. Elle est devenue l’espoir de beaucoup. Elle est aujourd’hui une nécessité pour nous tous. »

Dans cet esprit, je vous souhaite une excellente année !

Christophe Braouet