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Commentaires n° 2

Francfort, 30 avril 2020

Chers membres de la Société Franco-Allemande, Chers amis,

Grandes furent les discussions sur la nécessaire solidarité européenne face à la crise. J’y reviendrai plus en détail avec un commentaire spécifique le 9 mai prochain, date anniversaire de la déclaration de Robert Schuman. Mais nous pouvons déjà retenir qu’Angela Merkel a déclaré lors de sa conférence de presse du 20 avril que « Nous avons besoin de réponses rapides pour cette pandémie. L’Allemagne participera aux réponses solidaires de l’Europe au-delà des 500 milliards déjà décidés. » 

Il est un fait que les pays européens à forte population sont tous affectés de la même f acon par le virus Covid-19, à une exception notable près : l’Allemagne déplore bien mois de décès et compte bien plus de personnes guéries. L’Allemagne fait d’ailleurs bien mieux que tous les autres pays dans le monde à l’exception d’Israël. C’est donc à raison que 68 % des Allemands ont une opinion positive du gouvernement et des décisions prises (enquête Forsa des 20/21 avril). Il en va différemment en France : 58 % des Français ne font pas confiance au gouvernement à en croire l’enquête OpinionWay Covidrect pour Les Échos du 27 avril). 

 FranceAllemagneÉtats-UnisItalieEspagne 
Premier cas24.1.27.123.1.31.11.2.
Nombre de cas au 3 avril59.52984.794245.573115.242112.065
Au 30 avril166.543161.5391.040.488203.591236.899
Décèsau 3 avril5.3871.1072.11813.91510.348
au 30 avril24.0876.46758.35527.68224.275
Guérisons au 3 avril12.54822.4409.22818.27826.743
au 30 avril49.118123.500124.02371.252132.929
Nombre de tests (*)464.0002.500.0006.026.1701.847.0001.346.000
En % de la population 0,7 % 3,1 % 1,8 % 3,0 % 2,7 %
Sources : Johns Hopkins Corona Resource Center (données au 3 et 30 avril 2020, 8 h 30); 
(*) Statista au 30.04.2020

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’Allemagne a procédé à 5 fois plus de tests que la France. Le rythme mensuel allemand de 500.000 tests n’est qu’un objectif en France à compter du 11 mai… 

L’Allemagne dispose par ailleurs d’un bien plus grand nombre de lits de réanimation : 25.000 avant crise, porté à 40.000 depuis, contre 5.400 à fin 2018 en France selon l’INSEED. 

Les dépenses de santé par tête sont supérieures de 20 % en Allemagne (5.986 US$ p.a. par tête contre 4.964 en France). Tout le monde s’accorde á penser que les revenus des personnels de santé doivent être revus à la hausse. Espérons que ceci ne sera pas oublié après la crise, signifiant une augmentation des déficits de santé en France et la plupart des autres pays européens, dont l’Allemagne. 

Économie/Finances : Les conséquences économiques et financières de la crise sont lourdes.

Le FMI estime la récession mondiale à 3 % minimum, affectant tous les pays, hormis l’Inde et la Chine : elle serait de 7 % pour l’Allemagne et 7,2 % pour la France, pour rebondir en 2021 de 5,2 % en Allemagne et de 4,5 % en France. 

Les déficits publics sont fortement aggravés du fait des mesures prises et conduisent à une forte augmentation de la dette publique des pays industrialisés : elle passerait de 105 à 122 % du PIB en moyenne agrégée des pays de la zone euro, 72 % pour l’Allemagne environ 115 % pour la France. Ceci n’est pas de bon augure, le retour de l’inflation étant désormais possible en 2021. 

Les réponses de la politique : un “moment hamiltonien” ?

Une réponse européenne est de ce fait indispensable ne fut-ce qu‘en raison de la forte intégration des économies européennes : 60 % des exportations allemandes sont à destination de l’Europe.  Connaitrons-nous ce « moment Hamiltonien », du nom du ministre des finances de la toute jeune fédération des États américains, et qui décida de reprendre les dettes des États fraîchement fédérés en 1790 ?  

Wolfgang Schäuble et Richard Ferrand souhaitaient dans un communiqué commun le 6 avril « C’est précisément face à ce défi que l’amitié franco-allemande doit montrer son efficacité, que l’Europe doit prouver ses capacités d’action.(…)Mais cette crise inédite doit nous faire réfléchir à de nouvelles étapes pour plus de solidarité et d’intégration financière. Nous sommes convaincus que ce débat mérite d’être poursuivi et que nos parlements doivent y contribuer pour lever les malentendus et avancer ensemble. »

Les deux chefs d’État se sont prononcés durant le week-end pascal. Hormis la durée (9 minutes pour Steinmeier, 27 pour Macron), les deux discours présentent – malgré des accents différents – de nombreuses similitudes. 

Steinmeier met l’accent sur le nécessaire changement d’attitude : « Le monde d’après sera différent. Comment sera-t-il ? Je crois que nous nous trouvons à la croisée des chemins. Les deux chemines directions que nous pouvons prendre sont déjà perceptibles durant la crise. Soit chacun pour soi, tous coudent dehors, constituant des stocks pour se mettre à l’abri ? Soit l’engagement redécouvert pour autrui et la société ?  (…) Cherchons nous l’issue ensemble ou retombons-nous dans l’isolement et les démarches solitaires ? Partageons donc tout notre savoir, les fruits de la recherche afin de trouver plus vite le vaccin et les thérapies, et veillons dans la concorde à ce que les pays les plus pauvres et les plus vulnérables aient accès. »

Macron estime après avoir concédé “des failles, des insuffisances” : « Nous sommes à un moment de vérité qui impose plus d’ambition, plus d’audace, un moment de refondation. Nous devons aussi aider nos voisins d’Afrique à lutter contre le virus plus efficacement, à les aider aussi sur le plan économique en annulant massivement leurs dettes. (…) Il est de notre responsabilité de bâtir dès aujourd’hui des solidarités et des coopérations nouvelles. Il nous appartiendra aussi, dans les semaines prochaines, de préparer l’après. Il nous faudra rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française et plus d’autonomie stratégique pour notre Europe. »

Les deux en appellent à plus d’Europe. Steinmeier : « Et montrons le aussi en Europe ! L’Allemagne ne peut sortir de la crise forte et en bonne santé si nos voisins ne guérissent pas et ne sont pas également forts. Ce drapeau bleu n’est pas ici sans raison. Trente ans après l’unification allemande, 75 ans après la fin de la guerre nous Allemands ne sommes pas seulement appelés à la solidarité en Europe – nous y sommes obligés ! “ Macron comme en réponse : „Je tâcherai de porter en Europe notre voix afin d’avoir plus d’unité et de solidarité. Les premières décisions ont été dans le bon sens et nous avons beaucoup poussé pour cela, qu’il s’agisse de la Banque Centrale Européenne, de la Commission européenne ou des gouvernements. »

Les mesures prises 

L’Union européenne a adopté le 9 avril un ensemble de mesures financières portant sur un total de € 540 Mrds, comprenant des garanties pour crédits aux PME de € 200 Mrds (par l’intermédiaire de la Banque Européenne d’investissement (BEI), une ligne de crédits pour les États de l’Eurozone à hauteur de € 200 milliards (via le Mécanisme de stabilisation européen (MSE) et € 100 milliards pour le soutien du travail partiel par le truchement de la Commission européenne. Ces moyens doivent également être identifiés comme venant d’Europe quand ils arrivent à leurs bénéficiaires !

Et trouvé un accord de principe sur la création d’un fonds de relance durable, proposé par Bruno Le Maire, pouvant s’élever à € 1.500 Mrd., voire d’élever le budget communautaire à due concurrence. 

Sur le plan national, les mesures prises sont similaires, mais bien plus importantes en Allemagne et comprennent un fonds de stabilisation (doté de 300 milliards en France, du double en Allemagne), une extension des mesures de soutien de l’activité partielle (jusqu’à 84 % du salaire net en France depuis le 20 mars, 60 % en Allemagne, augmenté de 10 % après 4 mois, 20 % après 7 mois depuis le 22 avril), le soutien de la gastronomie, des différés de loyers etc…

Que faire maintenant ?

Après deux mois de confinement, les deux pays ont décidé un déconfinement très progressif, commençant le 20 avril en Allemagne, le 11 mai en France. Les commerces (d’une surface maximale de 800 mètres en Allemagne, 40.000 en France) peuvent à nouveau ouvrir. Les écoles reprendront, à commencer par les crèches et les écoles primaires en France – sur base volontaire (sic !), alors qu’en Allemagne les premières classes seront celles préparant le bac ou le brevet. Mentionnons à ce titre le sondage intéressant d’Ondaxa pour France Info et Le Figaro du 17 avril, selon lequel la volonté de remettre les enfants à l’école progresse avec le revenu : 17 % des familles à revenu inférieur à € 1.500 nets par mois souhaitent à nouveau scolariser leurs enfants, 38 % de celles gagnant entre € 1.500 et 3.500 et 48 % de celles ayant un revenu supérieur à € 3.500. 

 

Les musées pourront à nouveau ouvrir, mais non les cinémas. Les manifestations religieuses sont possibles à compter du 2 juin en France. Les restaurants et hôtels restent fermés jusqu’à fin mai en tout cas et les manifestations grand public (sportives, concerts…) interdites jusqu’en septembre. 

Les frontières restent également fermées jusqu’à nouvel ordre. Le Ministère des affaires étrangères français annonce sur son site : « En raison de la situation d’une gravité inédite créée par la crise du coronavirus, le Président de la République a été amené à annoncer des mesures très fortes, qui passent notamment par une réduction drastique de nos déplacements à tous, en France, en Europe et à l’international. C’est pourquoi il a annoncé la fermeture, à partir du 17 mars et pour 30 jours, des frontières extérieures de l’espace européen. (…) Nous vous prions de ce fait de reporter votre voyage en France à une date ultérieure. »

Notre prochaine échéance sont les vacances d’été. Le secteur du tourisme est de grande importance pour les deux pays. En 2018, les allemands ont séjourné 18,2 millions de nuits en France, les Français 2,5 millions en Allemagne. Ce tourisme est un facteur déterminant du rapprochement franco-allemand. Comme il est vraisemblable que le tourisme de masse et balnéaire ne sera pas possible, saisissons l’occasion pour faire de la nécessité une vertu : saisissons l’opportunité pour promouvoir le « tourisme vert » ! 

Paris et Berlin doivent autoriser le tourisme vert transfrontalier (vacances à la campagne, locations de maisons ou d’appartements, navigation fluviale etc…).

En imposant un test systématique au passage de frontière, ces touristes deviendraient même des citoyens exemplaires !

Christophe Braouet